Feb 132013
 

Par Joël Morio[1], collaboration spéciale.

UN DIALOGUE AVEC L’ŒUVRE

Entrevue réalisée avec Augustin Rioux à l’occasion de son passage à Paris en novembre 2011 et présentée en quatre parties :

I – Un dialogue avec l’œuvre
II – Les fragments d’un univers
III – Les cendres de Fabio
IV – Nocturnes
 

Augustin RiouxAugustin Rioux est un artiste québécois particulier que je connais depuis près de 30 ans. À la fois écrivain, artiste visuel et metteur en scène, il conçoit des œuvres qui se découpent en texte, exposition et spectacle. Une proposition artistique singulière pas toujours facile à comprendre. Il nous explique ses motivations.

Votre proposition artistique est très particulière; comment en êtes-vous arrivé à créer ces œuvres morcelées?

Tout naturellement. Les gens croient souvent que les artistes cherchent des idées, alors que ce sont les idées qui trouvent les artistes… La plupart du temps, les œuvres mûrissent à l’intérieur de nous – malgré nous! Je suis au service de l’œuvre qui m’habite; mon travail n’est pas de chercher à créer quelque chose d’original, mais d’accueillir ce qui cogne à ma porte et de le mettre au monde.

L’entreprise doit être particulièrement exigeante dans votre cas, puisque vous signez les trois éléments qui composent les œuvres : le texte, l’exposition, le spectacle…

Du point de vue du spectateur, il s’agit de trois éléments distincts. À mes yeux, c’est un seul et même geste d’écriture – les trois chapitres de la fiction que je propose… Lorsque j’écris le texte, conçois et réalise les œuvres de l’exposition, dirige les comédiens, je fais la même chose : je raconte une histoire, la même histoire… de trois manières différentes. Je suis, en ce sens, un auteur à part entière; j’emprunte indifféremment plusieurs modes pour écrire une œuvre originale. Maintenant, bien que je sois l’auteur central des créations, je suis loin de travailler seul!

Combien de personnes travaillent avec vous?

Pour Les cendres de Fabio, par exemple, une cinquantaine de personnes ont collaboré à un aspect ou un autre de l’œuvre. Il y a autour d’Eye-Eye-Eye, la compagnie de création que je dirige, une équipe d’artistes formidables (compositeurs, comédiens, concepteurs, artisans, collaborateurs, etc.) qui constituent une troupe informelle. Ces artistes affiliés à la compagnie participent aux différents projets suivant les besoins des créations. Ils sont également une source d’inspiration : je dois bientôt écrire un monologue pour l’homme de théâtre René-Daniel Dubois; le texte du projet en chantier est élaboré avec en tête les comédiens Étienne Pilon, Alexandre Dubois, Marie-Thérèse Fortin, Rose-Maïté Erkoreka; une complicité grandissante s’établit avec les compositeurs Alexandre David et David Désilets; l’ébéniste Éric Godbout inspire l’emploi du bois pour les sculptures en cours d’élaboration; il y a la précieuse expertise technique et artistique du photographe Paul-Émile Rioux…

L’Équipe d’Eye-Eye-Eye est composée à la fois de jeunes artistes (les compositeurs n’ont pas 25 ans) et d’artistes chevronnés (René-Daniel Dubois, Paul-Émile Rioux, moi-même…); je crois beaucoup en la fécondité des échanges entre générations. Ces échanges sont également une occasion de transmettre une expertise artistique à des jeunes de talent.

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Photo: Roger Proulx

Comment êtes-vous parvenu à écrire indifféremment de manière littéraire, plastique et scénique?

Sans doute à cause de mon parcours atypique… J’ai la piqûre du théâtre lorsque je suis adolescent. Avec un groupe d’amis, je fais un théâtre de rue engagé qui allie des comédiens et des marionnettes géantes, inspiré du Bread & Puppet Theater. Les membres de la troupe collaborent à tous les aspects de l’œuvre – c’est la belle époque de la création collective! J’entre ensuite au Conservatoire d’art dramatique de Québec où j’étudie la scénographie. Je choisis cette institution parce qu’elle offre une formation qui couvre l’ensemble de la conception visuelle pour la scène : décors, costumes, accessoires et lumières. Le sort veut que je termine seul de ma promotion et je conçois tous les éléments des spectacles des finissants. J’entreprends ensuite ma vie professionnelle et participe à des productions de théâtre, de danse et d’opéra, pour lesquelles je réalise, dans la plupart des cas, l’ensemble de la conception visuelle. Le fait de concevoir tous les aspects visuels suscite chez moi un intérêt croissant pour une vision globale du spectacle et me pousse à élargir mon champ d’activité. Je pars pour Londres où je suis formé comme metteur en scène. Je touche à la direction d’acteur, au jeu, au combat de scène, au travail vocal, à l’écriture dramatique… À mon retour d’Angleterre, je fonde une compagnie dédiée aux rapports entre le théâtre et la musique. Je mets en scène pendant dix ans des œuvres originales associant des comédiens et des musiciens : un solo pour acteur et organiste, des pièces pour acteurs et chanteurs, etc.

Pourtant au bout de ces dix années vous changez de cap…

Je me trouve au cœur d’une crise : le financement et la gestion des productions me pèsent énormément; je remets en cause la pertinence de mon travail artistique et celle de ma contribution à la société. Au même moment, je rencontre le monteur de films André Corriveau, qui propose de me former. Je décide de rompre avec la scène pour épouser l’écran et travaille une douzaine d’années au cours desquelles je monte du documentaire, de l’animation et de la fiction. Le travail de monteur est étonnamment formateur; à force d’écrire avec le son et l’image toute la journée, je développe plus d’habiletés à raconter et structurer une histoire.

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Photo: Philippe Suzanne

Et comment êtes-vous revenu à la création d’auteur?

Je croyais continuer à faire du montage toute ma vie jusqu’au jour où deux amis me proposent de participer à leur projet d’exposition. Je touche à la photographie depuis plusieurs années et ils me convainquent de montrer mes essais publiquement. Les amis se brouillent par la suite et quittent le navire. La maison de la culture où doit avoir lieu l’événement me propose alors de réaliser le projet de mon choix. C’est ainsi que je crée In-folio, la première d’une série d’œuvres multidisciplinaires présentées sous forme de fragments. C’est à cette occasion que je comprends que je ressemble au personnage du jeune photographe des Cendres de Fabio et ne peux échapper à la création d’auteur. Le montage est créatif à plusieurs égards, mais ma véritable place se trouve à l’origine de l’œuvre.

Vous ne vous sentez pas un peu isolé dans votre démarche?

Je me décris parfois comme un artiste de la Renaissance égaré dans l’Hypermodernité – royaume des hyper-spécialistes dans lequel un multi-spécialiste comme moi apparaît comme une sorte de Martien… Il y a peu de place aujourd’hui pour des êtres qui embrassent un large spectre d’activités. Notre société aime les gens spécialisés – ils rassurent; en quelques mots on peut se faire une idée claire de ce qu’ils font. (Sourire) Je vous mets au défi de décrire brièvement qui je suis et ce que je fais… Chaque aspect de mon travail s’explique pourtant simplement. Mais, comme il y a beaucoup de choses à décrire, cela prend du temps et les gens n’ont pas de temps aujourd’hui…

Notre époque se montre pourtant très ouverte aux propositions artistiques les plus diverses…

Oui et non. Notre époque est réceptive aux formules inusitées, mais elle exige que ces nouvelles formes entrent dans un moule.

La multiplication des propositions d’hybridation et de métissage des genres à laquelle nous assistons aujourd’hui exprime, selon moi, un sentiment de désorientation – sinon d’angoisse – face à la perte de la cohésion de notre société. L’individu prédomine; il se définit par ses choix et constitue, à la pièce, son propre réseau social. Ces nouvelles formules artistiques traduisent l’éclatement des valeurs sociales et morales que nous vivons. Mes créations s’inscrivent sans conteste dans la mouvance actuelle. Mon œuvre propose une cohésion rompue. Elle présente séparément les éléments d’un tout que chaque spectateur doit réunir selon ses goûts (lire ou non le texte, voir ou non l’exposition, le spectacle) et ses disponibilités (prendre ou non le temps de le faire) pour en tirer un sens. Ce sens provient entre autres choses des liens (du réseau) que le spectateur va établir entre les éléments de l’œuvre avec lesquels il est en contact. De ce point de vue, mon travail est tout à fait contemporain, mais il n’épouse pas pour autant la course actuelle vers l’inédit et le sensationnalisme.

De quelle manière?

Notre société a délaissé la tradition et développé un appétit insatiable pour la nouveauté. On assiste à une diversification et une surspécialisation de l’offre artistique dictée par les organismes de subvention et de diffusion. Les œuvres doivent se démarquer pour obtenir plus de visibilité et entrer dans un format facilitant la mise en marché. Dans ce contexte, la seule manière de survivre pour l’artiste aujourd’hui est de chercher à se démarquer par l’originalité. La vague actuelle de multiplication des approches artistiques cache une course vertigineuse vers la nouveauté à tout prix. Cette course éloigne le créateur de son œuvre et l’empêche de jouer son rôle dans la société – notamment celui d’animer le débat public des idées et d’être un acteur structurant de l’évolution sociale. Une grande partie de la communauté artistique – du moins celle du Québec – est engagée dans la spirale d’une production culturelle de consommation qui fausse le rapport à l’art et qui ne peut mener qu’au vide. Mes œuvres, par leur complexité, s’opposent à cet appel du vide; elles posent un défi à ce monde obsédé par la primeur, qui n’a plus le temps de se perdre dans les méandres d’une œuvre, qui réclame une compréhension immédiate et entière de ce que l’artiste présente, qui ne voit plus la culture comme son élément constituant, mais comme un objet accessoire qu’on s’offre à la carte.

Est-ce aussi ce qui vous pousse à  parler de l’importance de l’art et du travail des artistes dans la société?

En effet. Je crois qu’il est urgent et important d’attirer l’attention sur les enjeux liés à cette tendance qui va bientôt confiner l’art au divertissement. Il faut permettre aux artistes de continuer à emprunter librement les chemins incertains et de fréquenter des univers qui se déploient au-delà du monde visible. Les créations que je réalise avec Eye-Eye-Eye visent à permettre aux membres de ma société d’établir – de rétablir – une relation privilégiée avec la création artistique. La nature équivoque des œuvres que présente Eye-Eye-Eye autorise non pas un bref échange, mais offre la possibilité d’un véritable dialogue qui peut se prolonger bien au-delà de l’évènement.

 


[1] Joël Morio est journaliste au Monde depuis plus de quinze ans.

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