Feb 132013
 

Par Joël Morio[1], collaboration spéciale.

NOCTURNES

Entrevue réalisée avec Augustin Rioux à l’occasion de son passage à Paris en novembre 2011 et présentée en quatre parties :

I – Un dialogue avec l’œuvre
II – Les fragments d’un univers
III – Les cendres de Fabio
IV – Nocturnes
 

IMG_2911Voici la quatrième partie d’une entrevue que j’ai réalisée à Paris en novembre 2011 avec l’artiste québécois Augustin Rioux. Ce dernier échange porte sur Nocturnes, le projet de création actuellement en chantier. L’œuvre est conçue en trois volets (texte, exposition, spectacle) sur le modèle des créations précédentes de la compagnie Eye-Eye-Eye (prononcer « Aïe-Aïe-Aïe! ») que dirige Augustin Rioux.

Nous sommes entrés immédiatement dans le vif du sujet au début de cette conversation; je me rends compte que je ne vous ai pas posé cette question qui aurait dû ouvrir l’entrevue… Qu’est-ce qui vous amène à Paris?

La question serait plutôt « qu’est-ce qui m’amène en Europe », puisque j’arrive d’Avignon, après être passé par Grenoble et Lyon et avoir fait un détour par Venise…

J’ai été invité par le Centre national des écritures du spectacle à Villeneuve-lez-Avignon afin d’effectuer une résidence d’écriture et j’ai prolongé mon séjour pour compléter mes recherches et faire une série de rencontres professionnelles en lien avec Nocturnes, le projet de création en chantier.

En quoi consiste ce nouveau projet?

Il y a un texte à lire, une exposition à voir et deux spectacles-concerts à entendre… Dans Nocturnes, le texte que le spectateur doit lire préalablement n’est pas complet puisque, peu de temps avant la mise sous presse, certains chapitres ont été retirés par l’auteur…

Vous-même?

Dans les faits, oui – c’est bien moi qui écris le texte. Mais, dans la fiction que je propose, cet auteur est un autre : c’est un personnage.

Ce personnage retire des éléments de son texte…

… Au grand dam de son éditeur! qui décide, en douce, de livrer aux lecteurs le contenu exclu du livre. Ce qui donne lieu à deux spectacles : le spectacle officiel (le texte incomplet lu par des comédiens, accompagnés de piano) et le spectacle clandestin (le texte interdit présenté par l’éditeur). Une exposition complète le tout.

 

Je viens d’écrire les paroles d’un cycle lyrique à La Chartreuse (nom qu’on donne au Centre national des écritures, parce qu’il occupe un monastère du XIVe siècle). Il s’agit de dix chants pour contre-ténor et piano destinés au spectacle clandestin de l’éditeur. Le livret est écrit dans l’esprit de la tradition allemande et autrichienne du XIXe siècle (Schumann, Schubert, Mahler, etc.) qui propose des chants (lieder) liés par un récit. Les textes sont en français, mais ils possèdent des titres allemands pour marquer ce choix esthétique.

La musique occupe une place importante dans vos créations.

 Elle est essentielle à la compréhension de ma proposition artistique. À la Chartreuse, je me suis livré à l’exercice d’une lecture d’auteur destinée à donner une idée de ma proposition artistique. Je devais demeurer cloîtré dans ma cellule monastique pour écrire le livret des lieder, mais j’ai improvisé un petit événement, devant l’intérêt et la curiosité des autres auteurs résidents pour mon écriture protéiforme. Je me suis alors demandé comment traduire, en 45 minutes, l’expérience que je propose aux spectateurs…

J’ai choisi quelques éléments des Cendres de Fabio : des extraits du texte touchant à l’œuvre de Maria Motti – notamment la description que fait Claudio des photographies qui évoquent un paysage arctique; une photographie de l’exposition qui avait servi aux collages et que j’ai laissée entière au lieu de la fragmenter (en plus grand : 1m x 1m plutôt que 30cm x 30cm); une œuvre pour chœur mixte a cappella que David Désilets a composée (le finale).

>>>   Extrait de la finale de Fabio   <<<

Photo: Philippe Suzanne

Je me suis adressé du Conservatoire de musique d’Avignon pour trouver des interprètes musicaux. Après avoir fait chou blanc auprès du directeur adjoint, un musicien qui a croisé ma route m’a mis en contact avec la pianiste Agnès Barthélémy qui enseigne au Conservatoire. Cette fabuleuse Agnès m’a fait rencontrer Jean-Marie Puli, qui a préparé les élèves, et la chef de chœur Isabelle Oriez qui a engagé sa classe de chant dans l’aventure. J’ai été très touché par leur courage et leur générosité; le défi de monter huit minutes de musique originale en seulement deux ou trois répétitions était de taille! C’était la première fois que je me livrais à un tel exercice et j’ai trouvé que l’expérience de cette lecture d’auteur a été des plus intéressantes tant du point de vue du spectateur que de celui de l’auteur.

>>>  Vidéo tournée à la Chartreuse   <<<

À quel moment envisagez-vous de créer Nocturnes; aurons-nous la chance d’entendre vos lieder en France?

Je l’ignore. Je suis passé à Grenoble, Lyon et Paris pour tenter de trouver une organisation prête à accompagner le nouveau projet de création et à le diffuser. Il est trop tôt pour savoir si mes démarches porteront leurs fruits.

Et au Québec?

Comme Nocturnes représente un projet considérable pour une petite compagnie comme la nôtre, nous allons le réaliser en étapes. Nous allons d’abord créer sa partie clandestine (le monologue de l’éditeur qui complète le cycle de lieder), viendra ensuite, la partie officielle. Grâce à une collaboration avec le jeune chef québécois Jean-Philippe Tremblay, nous aurons la chance de créer les lieder en version symphonique en plus de celle pour piano. L’Orchestre de la Francophonie accompagnera le spectacle lors de sa création à l’été 2014. Les éléments de la « partie officielle » de Nocturnes progressent parallèlement : le tiers du texte que l’auteur veut rendre public est terminé, les œuvres de l’exposition sont en cours de conception et la musique composée par Alexandre David pour le premier acte du spectacle est presque achevée…

Vous avez mentionné un détour par Venise; est-ce en lien avec Nocturnes?

L’action de Nocturnes se déroule à Venise. J’y suis allé il y a un an, grâce à deux mécènes privés : le premier m’ayant offert le transport et le second, le logement, un appartement qu’il possède en plein cœur de San Polo… J’ai profité du fait d’être en Europe cette année, grâce à l’invitation de La Chartreuse, pour y retourner et compléter mes recherches.

 

Quel type de recherches avez-vous effectuées?

Le progrès du texte depuis mon passage à Venise l’année dernière a soulevé des questions relatives au lieu : je devais trouver de nouveaux itinéraires, vérifier le nom de certaines rues, m’imprégner davantage de l’espace physique aussi bien extérieur qu’intérieur. Je suis retourné notamment dans les environs de l’appartement du premier séjour qui occupe une aile d’un grand palais. Comme j’ai beaucoup fréquenté les environs, j’ai décidé de choisir ce palais – que je ne nomme pas volontairement – pour faire évoluer mes personnages. J’ai eu, cette année, le grand privilège de visiter un étage du palazzo en question; un de mes mécènes ayant eu la gentillesse de me mettre en relation avec le baron qui l’occupe et qui descend des gens qui ont fait construire l’édifice. Ce fut une des expériences les plus intenses du voyage : j’entrais réellement dans le lieu dans lequel j’imagine mes personnages depuis plusieurs mois; j’étais reçu par un véritable membre de la noblesse vénitienne qui a répondu avec générosité à toutes mes questions; et, au-delà des aspects reliés à ma création, je faisais la rencontre peu commune d’un être d’exception – le vieil homme presque aveugle avec qui je m’entretenais est compositeur et j’étais très touché par nos échanges concernant la musique.

À Venise, j’ai aussi rendu visite à plusieurs œuvres : les Carpaccio extraordinaires de la Scuola San Giorgio degli Schiavoni, les toiles de Pietro Longhi à la Ca’Rezzonico (où se trouvent aussi des fresques remarquables de Tiepolo), et de nombreuses autres merveilles! J’y ai fait, enfin, quelques rencontres professionnelles en lien avec Nocturnes.

Votre voyage tire à sa fin; quel bilan en dressez-vous?

Difficile à dire pour l’instant. Je retourne au Québec avec le livret des lieder : le compositeur peut commencer son travail… J’ai complété mes recherches à Venise : je peux continuer à écrire… J’ai rencontré plusieurs directeurs : il est possible d’espérer que Nocturnes soit présenté en France… Plus important encore, j’ai vécu des expériences qui m’ont nourri et qui constituent un terreau fertile pour la création – les graines sont semées; reste à voir comment les fleurs vont pousser…

Merci de m’avoir accordé cet entretien.

C’est moi qui vous remercie; merci d’avoir pris le temps de m’écouter et de vous attarder dans l’univers que je propose.


[1] Joël Morio est journaliste au Monde depuis plus de quinze ans.

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