Feb 132013
 

Par Joël Morio [1], collaboration spéciale.

LES CENDRES DE FABIO

Entrevue réalisée avec Augustin Rioux à l’occasion de son passage à Paris en novembre 2011 et présentée en quatre parties :

I – Un dialogue avec l’œuvre
II – Les fragments d’un univers
III – Les cendres de Fabio
IV – Nocturnes
 

AR_20Dans cette troisième partie de l’entrevue que j’ai réalisée avec l’artiste québécois Augustin Rioux, j’aborde l’aspect concret des œuvres et de l’expérience qu’il nous propose avec l’équipe d’Eye-Eye-Eye – prononcer « Aïe-Aïe-Aïe! » –, la compagnie dont il est directeur artistique. Pour ce faire, nous avons pris comme exemple l’œuvre intitulée Les cendres de Fabio, qui a été présenté à la Maison de la culture de la Côte-des-Neiges, à Montréal en 2010.

Vous proposez une œuvre fragmentée en trois éléments : un texte, une exposition et un spectacle. Pour participer à votre projet artistique, le spectateur doit d’abord lire un texte mis gracieusement à sa disposition sur Internet. Il se rend ensuite voir une exposition d’art contemporain et assiste, enfin, à un spectacle basé sur le texte qu’il a lu préalablement.

Parlons d’abord du texte, puisque c’est par ce biais que le spectateur prend contact avec l’univers que vous avez créé. Pouvez-vous décrire le texte faisant partie des Cendres de Fabio? De quoi s’agit-il? De quoi est-il question?

L’action se passe aujourd’hui… Nous sommes en Italie… Un jeune photographe québécois présente ses œuvres au Festival international de photographie de Rome. Claudio Motti, directeur du festival, l’invite à prendre l’apéro dans une enoteca du campo Marzio, la veille de son retour à Montréal…

S’agit-il d’une fiction?

Tout ce qu’il y a de plus fictif! L’histoire peut, par contre, sembler ancrée dans la réalité puisqu’elle nous est racontée par le jeune photographe, qui témoigne de son expérience à la manière d’un récit autobiographique…

Un journal intime?

Nous sommes plutôt dans le roman… Mais, comme le texte offert en lecture est le même que celui qui sert au spectacle, il se trouve à la frontière de la littérature et du théâtre. Il s’agit d’un texte qui peut aussi bien être lu qu’entendu… d’un texte qui doit être lu et entendu… Le texte entraine naturellement le lecteur à travers l’histoire et les enjeux : il n’a pas à deviner les intentions qui se cachent derrière les répliques des personnages, comme c’est le cas lorsqu’on lit du théâtre. Certaines dimensions du texte, par contre, s’éclairent uniquement grâce à l’interprétation scénique. C’est un genre littéraire qui flirt avec l’écriture dramatique… Le texte est autonome – nous n’avons pas besoin du spectacle pour le comprendre –, mais le fait d’assister au spectacle permet d’en révéler d’autres dimensions, sinon d’en saisir toute la portée.

Pouvez-vous donner un exemple de ce jeu de complémentarité?

Il y a un personnage, au début des Cendres de Fabio, qui compare les œuvres de deux compositeurs de la Renaissance : Monteverdi et Gesualdo. Le style de la première appartient résolument à la musique renaissante, alors que celui de la seconde a plus d’affinités avec la musique actuelle. Cette comparaison est intellectuelle lorsqu’on lit le texte; elle devient sensorielle lorsqu’on assiste au spectacle et qu’on entend la musique… Pour le spectateur qui a lu et entendu : c’est la totale!

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Revenons au récit : nous avons un jeune photographe québécois qui se trouve à Rome pour participer à un festival. Il se rend dans un bistro pour prendre l’apéro avec le directeur du festival…

Et ce directeur, Claudio Motti, au lieu de commenter le travail artistique de son invité, entame un récit qui se poursuivra toute la nuit. Il raconte au jeune homme l’histoire de sa sœur, Maria, qui a détruit l’ensemble de son œuvre au début des années 80, alors qu’elle connaissait un immense succès comme photographe… Maria obtient une bourse prestigieuse pour étudier à New York. Mais ce séjour new-yorkais, au lieu de la galvaniser, la plonge dans une profonde dépression. Elle laisse derrière elle Fabio, l’homme qu’elle aime, et ne se remet pas de la rupture que le départ en Amérique a causé. De retour à Rome, Maria détruit tout ce qui, dans ses affaires, touche de près ou de loin à la création et elle part vivre à Milan. Il s’écoule 25 ans avant que le frère et la sœur puissent discuter de ce drame. Pour Claudio, Maria est à la fois martyre de la société – un jeune Mozart assassiné – et une personne très lâche, qui a baissé les bras alors qu’elle devait continuer à se battre pour qu’on reconnaisse son talent… Pour Maria, Claudio a conservé une vision idéalisée de sa grande sœur et n’a jamais accepté qu’elle ait renoncé à une carrière artistique pleine de promesses pour choisir une vie plus rangée qui lui convient mieux.

Qu’avez-vous voulu aborder?

La question vocationnelle du travail artistique. Dans ce domaine, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus… À moins de connaître un grand succès ou d’œuvrer dans une branche lucrative de la culture, la plupart des artistes vivent dans des conditions précaires toute leur vie. Je connais plusieurs artistes chevronnés qui doivent emprunter pour vivre, et ce, malgré la reconnaissance publique dont ils jouissent. Si les artistes s’engagent dans une voie aussi difficile, c’est qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Ils sont mus par un mouvement intérieur irrépressible. La création artistique n’est pas essentielle à Maria; elle opte pour une vie moins exigeante. Claudio et Maria vont s’affronter au sujet du drame survenu 25 ans plus tôt, puis se réconcilier.

Et que vient faire le photographe québécois dans cette histoire?

Peu de temps après la réconciliation entre Claudio et Maria, Claudio remarque un photographe québécois qui participe au festival qu’il dirige et dont le talent lui rappelle celui de sa sœur. Il lui donne rendez-vous pour lui remettre une mystérieuse boîte… Cette boîte contient des fragments de l’œuvre de Maria qu’il a sauvés de l’anéantissement. Il avait conservé ces morceaux de photographies déchirées dans l’espoir que sa sœur les reconstitue un jour et qu’elle reprenne le flambeau artistique. La remise de cette boîte est un geste à la fois réparateur et symbolique. De cette manière, les promesses qui entouraient l’avenir de Maria ne sont pas perdues; elles sont transmises à un autre artiste. Sur un autre plan, elle symbolise la transmission du don particulier à l’artiste. Ce don s’accompagne cependant du devoir, de la nécessité de création… c’est pourquoi le jeune photographe la refuse. Il devra se résigner à l’accepter puisque, contrairement à Maria, il ne peut se dérober aux forces créatives qui l’animent intérieurement.

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Le spectateur a maintenant en tête l’histoire de Maria que raconte au jeune photographe Claudio Motti. Il fait ensuite la visite d’une exposition en lien avec le récit qu’il a lu. En quoi consistent les œuvres présentées?

J’aimerais d’abord préciser que l’exposition ne montre pas d’objets documentaires (la baguette magique d’Harry Potter, par exemple, si on avait lu J. K. Rowling), mais des œuvres d’art inspirées par les éléments du récit. Le texte qu’a lu le spectateur ne décrit pas les objets présentés comme le ferait un guide touristique ou une fiche d’interprétation, mais il permet une familiarité avec l’univers en présence; il donne les clés pour comprendre les œuvres sans toutefois les décrire ou les expliquer. Le récit des Cendres de Fabio est lié à l’Antiquité par le fait qu’il se déroule à Rome où se trouvent beaucoup de vestiges de cette époque. L’exposition se présente comme un espace structuré par trois arches schématisées qui suggère un temple antique. Le spectateur doit franchir une première arche, faisant office d’entrée, pour pénétrer dans une grande pièce au centre de laquelle est posée, à plat sur un socle, une bande de lin sur laquelle il y a des inscriptions. L’objet évoque un document ancien, difficile à décrypter et porteur de sens… à la manière des papyrus ou des rouleaux de la mer Morte…

05_LCF_Lin_1Le spectateur qui a lu Les cendres de Fabio reconnaît alors, imprimés sur le lin, les 32 000 mots qui constituent le texte… À la différence que ces mots courent maintenant sur des lignes longues de sept mètres, rendant presqu’impossible la lecture de manière ordonnée. Le rapport au texte est ainsi modifié pour adopter les codes de la photographie, domaine dans lequel baigne les Cendres. La bande de lin permet de voir d’un seul coup d’œil l’ensemble du texte. La lecture ne se fait plus page par page, mais au gré des zones qui attirent l’œil. Chaque passage sur lequel le spectateur s’attarde fait surgir de sa mémoire les personnages, l’atmosphère, les enjeux de la scène qu’il reconnait grâce à sa connaissance du texte. L’œuvre de lin fait ici office d’album de photos où chaque image (fragment textuel) rappelle un souvenir.

Qu’arrive-t-il à la personne qui n’aurait pas pris connaissance du texte?

Il lui prend une envie folle de le lire! (Rire) Cette personne entre simplement en relation avec la pièce de lin de manière sensible et intuitive, comme elle le ferait dans n’importe quelle exposition présentant des œuvres avec lesquelles elle n’est pas familière.

Si je me rendais à l’exposition, je franchirais d’abord une arche qui représente le seuil d’un espace où se trouve une sorte de manuscrit antique sur lequel est inscrite l’histoire de Maria, cette fable au sujet de la vocation artistique. Sur quoi se porterait ensuite mon regard?

Il y a également dans la première chambre, dix collages réalisés avec des fragments photographiques. Ce sont des photographies froissées et déchirées qui ont été reconstituées à la manière de fresques antiques dont il ne subsiste qu’une partie du dessin.

Les lambeaux des photographies de Maria que Claudio a remis au jeune photographe?

Ils en sont inspirés… Maria réalise plusieurs photographies d’une chemise blanche ayant appartenu à Fabio. Elle saisit l’objet comme si elle le survolait. Cela donne des images abstraites évoquant des vues aériennes de paysages arctiques. « Ce sont des paysages marmoréens sous lesquels on peut imaginer sans peine un continent disparu », dira Claudio…

La première chambre est habitée par des œuvres blanches – dans le vocabulaire photographique, elle correspond à la chambre claire… Les gens doivent ensuite franchir deux arches – plus rapprochées, pour évoquer une antichambre – et entrer dans la chambre noire

La photographie… une affaire d’ombre et de lumière; que trouvons-nous du côté de l’ombre?

Le portrait de cinq jeunes hommes qui ressemblent à Fabio. On dit très peu de choses dans le texte à propos de l’amoureux de Maria; la chambre noire offre à voir le visage de cinq amoureux probables… désirables… perdus…

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Ce sont des photographies sur bois inspirées des portraits funéraires de l’Égypte romaine. L’Égypte conquise par Alexandre passe, au début de l’ère chrétienne, sous le contrôle d’Auguste. Le rite de momification se transforme pour répondre à la volonté des Romains de caractériser l’identification de la dépouille. On intègre alors à la momie un portrait réaliste, qu’on place sur le visage du défunt. L’image est littéralement déposée sur le visage qu’elle figure; inutile de dire que ces portraits sont éminemment photographiques!

La photographie momifie en quelque sorte les personnes qu’on aime; elle nourrit le fantasme de vaincre le temps – sinon la mort –, de prolonger l’existence éternellement. Lorsque Maria regarde la photographie de Fabio, elle se rend au Royaume des morts, comme le fait Orphée, pour retrouver son Eurydice. Elle ressent l’immense joie de retrouver son amoureux, mais transgressant l’interdiction de le regarder, elle le renvoie aussitôt dans les ténèbres. Maria retrouve la présence de Fabio dans la photographie qu’elle regarde et ce faisant, elle sent d’autant plus son absence, puisque l’image renvoie fatalement à un temps révolu.

Il y a dans la chambre noire, la présence de cette joie et de ce chagrin. Les cinq portraits se trouvent contre des rectangles noirs qui apparaissent comme des stèles. Ils schématisent aussi l’espace physique qu’occupait le corps de Fabio. Ce corps fantôme est placé devant un immense mur rose qui déjoue le caractère dramatique de la présentation. L’amour et la mort se réconcilient ici pour permettre à la vie de continuer.

Et c’est ainsi que s’achève l’exposition?

Sur le regard de Fabio, en effet. Sur ce rose désarmant…

À fin de la période au cours de laquelle on peut voir l’exposition, il y a le spectacle; en quoi consiste ce troisième et dernier volet des Cendres de Fabio?

Il s’agit du texte offert en lecture aux spectateurs, interprété par des comédiens accompagnés d’un chœur. Les comédiens ont le texte en main – comme ils le feraient pour la lecture publique d’une œuvre qu’on désire faire connaître sans se lancer dans une mise en scène élaborée. Il n’y a sur scène que les personnages; le décor du spectacle se trouve dans la salle d’exposition et le texte, sur Internet… C’est un théâtre sans artifice qui met tout en œuvre pour centrer l’expérience sur la rencontre entre les comédiens et le public autour du texte, autour de la parole.

Photo: Roger Proulx

C’est l’expérience que fait le spectateur… celle de la différence entre les mots qui sont lus et la parole qui est entendue. Le spectacle, en ce sens, génère une émotion très particulière chez la personne qui connaît le texte et qui a vu l’exposition; cette dernière est familière avec l’univers en présence et n’a pas à faire d’effort pour découvrir l’histoire qu’on raconte; elle est entièrement disponible au contenu vivant de l’œuvre.

Au même titre qu’il n’est pas essentiel aux spectateurs d’avoir lu le texte pour jouir de l’exposition, je déduis que la lecture du texte et la visite de l’exposition ne sont pas nécessaires pour apprécier le spectacle. Je ne peux cependant m’empêcher de penser aux gens qui ne sont pas familiers avec l’œuvre; il y a forcément des choses qui leur échappent?

La personne qui connaît l’histoire de Maria et qui a en tête les images de l’exposition verra le spectacle avec une plus grande acuité que celle qui ne connaît rien à son propos. Cela fonctionne comme la culture : on n’entend pas de la même manière la musique de Gesualdo – vous savez, ce compositeur de la Renaissance que j’ai mentionné plus tôt? – lorsqu’on sait qu’il a composé cette œuvre pour faire pénitence après avoir sauvagement assassiné sa femme et l’amant de cette dernière. Le fait d’ignorer le contexte dramatique et pieux dans lequel cette musique a été composée n’enlève rien au plaisir de l’entendre. Connaître son origine, nous rends plus sensible à la souffrance et à l’espoir de rédemption qui y sont exprimés.

Photo: Roger Proulx

Il s’agit d’un spectacle-concert dans lequel le récit est ponctué de musique. Le chœur interprète des chants tirés du répertoire et des œuvres originales de trois compositeurs québécois à des moments donnés du spectacle. Une mise en scène intègre les chanteurs. Le spectacle n’est pas aussi statique que le serait un concert de musique chorale et pas aussi élaborée qu’un spectacle lyrique. Les choristes demeurent constamment sur scène; ils écoutent ce qui s’y dit lorsqu’ils ne chantent pas. Ce sont les témoins du drame. Ils ne représentent ni les personnages d’un opéra ni les choreutes du théâtre antique, mais forment une sorte d’assemblée réunie pour entendre le récit de la disparition d’une artiste formidable et celle de son étonnante résilience.

Le chœur écoute les personnages révéler peu à peu les éléments du drame…

Il y a aussi beaucoup d’humour dans le spectacle!

… du drame et de la comédie… Et, lorsqu’il chante, que se passe-t-il?

Au troisième acte, par exemple, le chœur participe à une adaptation de la scène du Commandeur de l’opéra Don Giovanni de Mozart… Claudio Motti remet la boîte contenant les vestiges de l’œuvre de sa sœur au jeune photographe. Ce dernier la refuse, car cette boîte l’obligera coûte que coûte à créer. Motti insiste et se met en colère. Il apparaît alors comme l’être cauchemardesque de l’opéra de Mozart – le spectre du Commandeur, venu conduire en enfer Don Juan qui l’a assassiné.

Comment cela se traduit-il dans le spectacle ?

La scène se joue ici entre Don Fotografo et le Commandadottore (Claudio Motti possédant le titre honorifique de « Dottore »)… Les comédiens chantent la partie des solistes. Ils sont accompagnés par le chœur auquel se joignent exceptionnellement trois trombones… Les paroles du livret ont été modifiées pour qu’elles correspondent aux enjeux de la scène. Ainsi, au lieu de dire : « Don Giovanni, tu m’as invité à dîner et je suis venu! », le spectre effrayant déclare : « Don Fotografo, tu connais à présent ton devoir! ». Le résultat est un numéro tragi-comique au cours duquel le pauvre Don Fotografo est tourmenté par un Commandadottore intraitable et est finalement contraint de brûler en enfer parce qu’il refuse son destin… le contenu de la fameuse boîte.

>>>   Don Giovanni (version Fotografo)   <<<

Il y a une suite, je crois…

Contrairement à l’œuvre originale, la scène se poursuit au-delà des flammes… Tandis que le jeune photographe est en proie au désespoir, un enfant apparaît et pose une main sur son épaule. Il s’agit du personnage de Claudio Motti à l’âge de dix ans, avec lequel nous avons fait connaissance plus tôt. Cette fois, ce n’est pas le Dottore Motti, directeur du Festival international de Rome transformé en Commandadottore qui adresse la demande, mais le petit Claudio, l’enfant qui s’est retrouvé démuni, 25 ans plus tôt, devant la détresse de sa sœur qu’il admire et qui a été témoin de la destruction son œuvre. Le photographe n’a d’autre choix que d’accepter le présent qui lui est fait. Ce faisant, il permet au nœud qui subsistait entre Claudio et Maria de se dénouer complètement.

Les choristes se groupent ensuite autour du jeune photographe et du petit Claudio. Ils accompagnent l’enfant qui chante le Nisi Dominus de Vivaldi. La scène se termine sur ce moment solennel et métaphysique au cours duquel le jeune photographe reçoit le don de créer.

Cette scène est un bon exemple de l’expérience que je propose aux spectateurs : le texte décrit la situation, l’exposition rend matériel le contenu de la boîte par les collages qui évoquent les photographies déchirées de Maria et le spectacle fait vivre le drame par le théâtre et la musique.


[1] Joël Morio est journaliste au Monde depuis plus de quinze ans.

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