Mar 222017
 

LE CATACLYSME QUE JE COMPTE DÉCLENCHER DANS UN INSTANT

Paul Lefebvre

Les fleurs de l'oeil

Spectacle-rhizome

Sous l’ombre du monothéisme, gouvernements et management aidant, nous pensons automatiquement : hiérarchie verticale, ordre pyramidal, arborescence. Or se situant sans l’avoir consciemment cherché sur le territoire mis à jour par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari, Augustin Rioux crée des œuvres qui tiennent du rhizome. Car le rhizome n’a ni centre, ni tête, ni début, ni fin. Le rhizome est réseau : horizontal, polycéphale, et ses éléments sont des nœuds polymorphes, des conduits incertains où ça passe dans un sens comme dans l’autre, tout comme ses développements sont inattendus, voire chaotiques. On n’y trouve pas de cloisonnements aussi élégants qu’arbitraires, ni d’enchâssements nets, ni même de chaîne de commandement préétablie. Les réseaux sociaux en constituent un éloquent exemple. Et tout comme les rhizomes, Chroniques de l’éphémère et Chants dérobés existent en anarchie, tiennent de l’imprévu, et ont quelque chose de souterrain.

Cela circulerait entre les nœuds

Prenons l’ordre alphabétique parce qu’il est arbitraire : dans ces Chroniques de l’éphémère et ces Chants dérobés il y a principalement du chant, du jeu d’acteur, de la littérature, de la musique, de la photographie et de la scénographie. Mais nous ne sommes pas pour autant dans la fusion de tous ces langages afin que soit créée une œuvre d’art totale, une sorte de somme massive dont les éléments s’effacent pour se fondre dans un tout. Nous sommes, au contraire, dans un théâtre où ces formes d’art demeurent distinctes afin d’entrer en dialogue les unes avec les autres. Le dialogue, ici, n’est pas constitué par l’enchaînement des différentes répliques du texte, mais il est ce qui circule entre ces différentes formes d’art considérées comme pleinement autonomes; rien n’existe pour illustrer ce qui est signifié autrement. On a affaire ici à des conjonctions fécondes plutôt qu’à des redites qui n’osent dire leur nom, voire des pléonasmes. En même temps, chaque art est sollicité comme principal vecteur de certains réseaux de sens. Ainsi, dans les Chroniques de l’éphémère, l’inconscient passe par l’image photographique, les récits par la littérature et l’émotion, comme l’atmosphère, par la musique.

Une telle façon d’envisager les arts de la scène repose sur un savoir et un savoir-faire qu’Augustin Rioux développe depuis plus de vingt ans : ce que chaque forme d’art peut et ne peut pas signifier. Ce qui entraîne dans ses œuvres un jeu sur la limite voire l’épuisement des langages artistiques. Ainsi, dans Chants dérobés, au moment où le discours se perd (pour dire que la voiture des personnages s’engage dans une voie imprévue), le chant, par des lieder auxquels le récit a fait plus tôt allusion, arrive pour prendre le relais d’une parole épuisée.
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Mar 132017
 

FRAGMENTS D’IMAGINAIRE

Réjean Beaucage

Structure des chants

Le projet artistique d’Augustin Rioux est passablement singulier en ce qu’il place son concepteur au centre d’une nébuleuse qui contient une foule d’éléments apparemment disparates, mais dont la cohabitation au sein du grand ensemble assure l’intégrité de sa structure. L’homme est un artiste polyvalent : photographe, auteur, metteur en scène et scénographe, son désir de création s’assouvit à travers des expositions, des lectures, des représentations théâtrales, des récitals, etc. Propositions d’œuvres avec orchestre symphonique, d’oratorio, d’opéra, Augustin Rioux a des projets à revendre et, comme on le voit, la musique tient une place de très grande importance dans son œuvre. Ses textes sont joués, dits ou même traduits en musique, instrumentale ou vocale, à travers des collaborations avec des compositeurs.

On connaît en musique des créateurs qui ont recueilli de larges extraits de leur catalogue pour en faire une œuvre globale, monumentale. Pensons à Karlheinz Stockhausen et à son cycle Licht, composé entre 1977 et 2003, qui comprend sept opéras (pour les sept jours de la semaine) conçus à partir de segments indépendants, assemblés à la suite ou superposés les uns aux autres. On peut aussi penser au Project/Object de Frank Zappa, basé sur une continuité conceptuelle remontant au début des années 1960 pour ne s’achever qu’avec la vie de son concepteur en 1993, et englobant toutes ses manifestations : compositions, prestations en concert, entrevues publiées ou diffusées, interprétations graphiques et cinématographiques, etc. Chez nous, cette approche s’incarne chez Walter Boudreau, dont le grand cycle tripartite Coffre, Incantations, Le Cercle gnostique se subdivise en séries d’œuvres, grandes ou petites, toutes basées sur la même mélodie de 16 notes provenant d’une œuvre antérieure.

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